vendredi 11 mai 2007

Chapitre 14 - Retour aux sources

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« Je veux voir mon frère. Montre le moi. » Michèle me donnait un ordre que je n'osai négocier. Pourtant la vision de ce matin m’était restée en travers de la gorge. L'idée de retourner dans le champ de maïs ne m'enchantait donc guère. Mais comment opposer un refus à Michèle? Je comprenais son besoin et n'y voyais rien de morbide. Après tout le lien fort qui l'unissait à son frère venait d'être rompu avec une brutalité insoupçonnée. Alors, se recueillir auprès de la dépouille mortelle, me semblait une évidence. Quant à attendre ici l'arrivée imminente d'un fourgon de police, cela ne m’emballait pas. « Et Carol-Anne, tu l’oublies ? » lui demandais-je. Nous n'avions pas pour habitude de la laisser seule à la maison. « Crois-tu réellement que Carol-Anne sois en sécurité avec nous ? Moi j’en doute. » Michèle avait raison. En cette journée nous n’étions pas des modèles évidents pour notre jeune fille. Le genre de journée à plomber à vie un casier judiciaire. Et l'indulgence d'un juge n'y changerait rien, non, nous étions allés trop loin. J'avais frappé un policier à la hache et Michèle, quant à elle, venait de tuer l'ex petite amie de son frère. Pourtant je refusai d'abandonner Carol-Anne ici. « Ben t'as raison! On la laisse ici et puis on lui dit de préparer un café que les flics pourront savourer tranquillement tandis qu'elle leur expliquera la raison de notre absence et toutes nos bonnes actions de la journée... Hors de question! Elle vient avec nous. » Je sortis enfin du lit et rassemblai mes vêtements sur lesquels les sangs s'étaient figés. Dessus il y avait vraiment de quoi m'envoyer à l'ombre pour de nombreuses années. Difficile en effet de produire une preuve plus accablante de mon déchaînement sanguinaire post petit-déjeuner. Du genre: attends j'termine mon bol de céréales et son apport idéal de 25% de mes besoins en énergie et en nutriments (glucides, protéines, vitamines, sels minéraux...) de la journée et je viens te défoncer ta p'tite tronche. Michèle attrapa les clés de notre véhicule. « Dépêche toi nous t'attendons dans la voiture ». Et avant de quitter notre chambre elle s’attarda sur le cahier à spirale de Carol posé sur mon chevet. « j’crois que c’est mon héritage » marmonna-t-elle en se l’appropriant. Elle sortit de la maison et j'achevai de me vêtir. Dans la penderie du hall d'entrée je pris nos vestes. La mienne était toujours aussi lourde. Enfin dans le garage je m'armai d'une pelle. Nous pouvions en avoir besoin. Une séance de jardinage n'était pas à exclure. Il faudrait alors creuser. Je déposai mon chargement dans le coffre et rejoignis Michèle et Carol-Anne dans l'habitacle sécurisé. Je démarrai. Pour ne pas croiser de gyrophare, j'empruntai une route secondaire.



Notre journée peinait à trouver son second souffle. Ma douleur à la cuisse s’était mise en veille et ne perturbait aucunement ma conduite. Mais l'éclairage extérieur lumineux dénotait une cruelle faute de goût. Une grisaille d'automne, un ciel plombé, voilà qui eut été plus en accord avec le chemin de perdition sur lequel nous nous engagions. Les ceintures étaient bouclées, tout le monde solidement accroché, alors Michèle pouvait commencer. Elle retira de son sac posé entre ses jambes le cahier de Carol. Elle l'ouvrit là où je l'avais fermé et entama une lecture à voix haute.



« Ça y est. Me voilà enfin arrivé. Oui... j’en suis à mon aboutissement. Le temps passe et voici l'heure H qui se profile. L'heure hache... La nuit se meurt, les premiers rayons de soleil jailliront bientôt. Mon errance physique va s’effondrer d’ici quelques minutes. J’ai fais ce que j’avais à faire. Saluer les miens. Ni plus ni moins. C’était là mon unique mission. Dieu ne s'est pas montré trop exigeant avec moi lorsqu'il m'a balancé sur cette Terre. Il ne m'a pas imposé une vie de saint homme, de leader, de guide, d'homme d'État ou de grand guerrier. Non, il m'a regardé et dans sa toute puissance a articulé Carol... bon ben pour vous c'est mal barré. Autant être clair, vous serez le rebut de l'humanité, une espèce de fiente humaine. En tout état de cause vous n'apporterez rien au monde, si ce n'est des soucis et vous serez une charge permanente pour la société. En fait je suis ici comme tout un chacun. Parce que. Et c'est déjà bien assez. Chaque jour mes pieds m'ont conduit là où il ne fallait pas. Le monde est un parcours d'obstacles et je n'ai pas compris la règle du jeu. Quand je vois l'un de ces obstacles, mur ou embûche, mes pieds m'amènent à lui. Toujours. Je tombe, je fonce, je me gaufre, je chute, je me casse la gueule, je me vautre, et ça fait Bing! et ça fait Bam! et ça fait Boum! Non mes pieds n'ont rien captés au monde. Ils n'ont jamais su me mettre sur la bonne voie, donner une saine orientation à ma journée. Une mine antipersonnel vient d'être posée dans le quartier, soyez certains qu'avant la tombée de la nuit mes pieds m'y auront guidé.


Je lutte pour écrire ces lignes. Le long d'une route, dans ma voiture. Mon crayon est lent, les mots ne s’enchaînent pas. C’est je crois la première fois que je noircis des pages hors de mon domicile. Mes outils, encre et cahier, s’acclimatent difficilement, préférant la sobriété de mon intérieur, au désordre structuré de mon tableau de bord. L’on s’habitue à des lieux et nos objets nous imitent. Je suis attentif à chaque détail. Mon harmonie avec le monde est enfin arrivée. À moins que ce soient les effets de l'alcool. J’abaisse la vitre latérale et avale une gorgée d’air. Jamais je ne m’y étais attardé auparavant. Je la sens m’envahir, soulager mon entier corps. Ma langue est comme lavée de toutes ses impuretés. L’air s’engouffre en moi tel un esprit purificateur. Peut-être le plus fabuleux des mets. Là haut, les étoiles sont toutes aux rendez-vous. Mes seules spectatrices. Elle sont coquettes et respectueuses. Public courtois et connaisseur. Depuis la nuit des temps elles assistent aux folies des hommes. Muettes, elles attendent que je rentre en scène. Peut-être les rejoindrais-je bientôt. Carol, une étoile est née. Je ne suis plus pressé, convaincu que je le jour attendra que j’œuvre avant de se lever. Les éléments naturels sont tellement bien éduqués. Parfois un peu violent mais c'est pour punir nos atrocités. Mes armes m'appellent mais je tiens à profiter encore un court instant de ce moment de plénitude. Ce soir j’ai eu plaisir à conduire alcoolisé. Ivre, je me sens vivre. Mes sens sont en éveil et la nature m’est plus belle. Toute ma vie je me suis senti paumé complètement paumé. Mal à l’aise même à la marge. Prêt à chuter de ce bas-côté pour toucher le fond. Je ne suis pas intégré et refuse de l’être. L’effervescence du quotidien fait de moi un être tremblotant. Mon esprit est un pot à haine. Je méprise toute chose sans jamais apporter de solution. Ma haine se répand dans tout mon corps, elle infiltre mes pieds puis, lentement, elle remonte mes jambes et s'en va se propager au cœur de mes entrailles. Tout me semble factice. Le monde m’apparaît comme une odieuse série B complètement surjouée. Tu parles! Je balance et je m’en balance. De tout et de tous. Mon corps est rongé d’être né, il me faut donc y aller. Le temps s’est figé. Je convoite l’éternel, je suis passé, présent et futur. J’ai connu mon histoire, souffert mon présent et vécu mon avenir. Confusion temporelle. Je suis, sifflotant, assis parmi les épis, pour finir cette douce nuit. J’ai maintenant troqué encre et cahier, contre les outils du guerrier. Si la première phase m’est trop insoutenable, j’ai prévu deux balles pour mes deux extrémités gênantes. Hache et pistolet parental. Un barillet de six chargé à moitié. Tous attendent à mes cotés. Prêts à s’exécuter. À m’exécuter. Je ne pèse plus. La vie est belle. Le jour se lève. L’astre solaire lance ses premiers rayons éblouissant. Mais mes étoiles ne peuvent se résigner à partir. Elles veulent le dénouement. En confiance, ma main se referme sur le manche de la hache de Noël et la soulève. Mes pieds sont les premiers fautifs, ils n’ont jamais cessé de me soutenir, de me porter. Honte à eux. Voilà. Ce matin je me suis amputé les pieds puis me suis suicidé. Fin de l’échec. »



Tandis que Michèle achevait sa lecture, la voiture abandonnée de son frère se profilait non loin de nous. Son abandon n'était que relatif. En effet en plus d'un véhicule de patrouille bleu, une ambulance se garait sur le bas-côté de la voie. "Merde j'les avais complètement oubliés ceux-là. Faut qu'on bouge on peut pas rester ici" Le souvenir du talkie-walkie grésillant dans l'appartement de Carol venait de se rappeler à mon souvenir. Mais Michèle n'avait pas l'intention de laisser tomber. "Moi je peux. Ils me laisseront passer, je suis sa soeur après tout. Allez vous cacher un peu plus loin je ne serai pas longue." Cette solution me semblait risquée. J'avais envie de retenir mon épouse dans la voiture mais j'éprouvais les pires difficultés à argumenter ma position. D'un regard je cherchai alors le soutien de Carol-Anne mais préoccupée à trier dans l'ordre alphabétique son jeu de cartes elle ne portait aucun intérêt à notre conversation. Michèle m'embrassa, fit de même avec Carol-Anne et descendit. Devant elle les épis couchés indiquaient le chemin à suivre... Depuis mon rétroviseur je regardai Michèle s'y engouffrer. Il y avait un quelque chose dans cette journée que je sentais mal. Un quelque chose d'impalpable qui me disais Mais pourquoi l'as-tu laissée descendre? Pourquoi? Oui ce quelque chose nous menait doucement vers le point de non retour. Un point où la vie à rendez vous avec la mort.





... to be continued

la suite sera en ligne mercredi 23 mai

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