lundi 23 juillet 2007

Partie 2 - Chapitre 8 - Rencontre

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J'étais épuisée. La vérité sur la maison et l'histoire aux mille rats étaient lourdes à porter. Alors sur mon lit, j’étais immobile, comme figée par la peur qui avait pénétré mes chairs. Une proie facile pour les rongeurs car incapable d'opposer la moindre résistance. Et puis transie par le froid de ma chambre je m'imposai une réaction. Ce n'était pas le moment de sombrer. Je serrai donc les poings et descendis de mon lit animée par l’envie de dégager de cet endroit denon-amour . Je marchai avec précaution sur le plancher afin de ne pas éveiller les soupçons chez papa et sa Phame. J’attrapai un short et un t-shirt dans le bas de l’armoire et les enfilai. Je sortis par la fenêtre en me laissant glisser le long du tronc de mon arbre fétiche. La nuit était claire et la lune presque pleine. C'était joli. Je frottai énergiquement mes mains sur mes bras comme pour les réchauffer mais cela ne servait à rien. Ce soir il faisait grand froid alors pour y remédier je me mis àcourir . Vite et loin, partir sans réfléchir. Vers la gauche peut-être. À moins que ce fut vers la droite. L'air était frais mais il m'apportait tellement. Il venait porter sur mon visage, mes jambes et mes bras une sérénité dont j’avais fort besoin. Ma respiration, retenue dans ma chambre, reprenait sa libre expression. Je recouvrais ma liberté, ce n'était pas une fugue mais plutôt une évasion. Quand je fus à une distance suffisante de la maison je ralentis ma course. À cette heure avancée le monde était encore un endroit paisible. Un espace où je pouvais entendre le bruissement poétique des feuilles qui discutaient avec leurs branches porteuses.


  • dis moi branche suis-je assez grande pour prendre ma liberté ?

  • oh je ne le crois pas petite feuille. Et puis si tu me quittes je serai bien triste.

  • Mais moi je vois les feuilles voisines qui s’envolent avec un plaisir que j’envie.

  • Sans toi je ne suis qu’un bout de bois mort.

  • Non ce n’est pas vrai, tu es donneur de vie. Il est grand temps pour moi de me laisser emporter par un vent.

  • Si c’est ce que tu souhaites alors je vais en parler à notre père tronc.

  • Merci mère branche.


Oui si on l'écoutait la nature avait beaucoup à dire. Et puis la lumière changea. Sans prévenir elle se violaça et habilla la nature environnante dans des tons nouveaux. Un jeu d’ombre et de lumière s’instaurait progressivement. C’était presque un rêve. J'avais cette impression étrange que chaque élément était conscient de ma présence et faisait son maximum pour m’être agréable. Ils me guidaient et m'ouvraient la voie vers un endroit inconnu. Tantôt je filais droit, tantôt j'enchaînais les brusques changements de direction. J’aimais cette nuit. Elle était tellement moins arrogante que le jour. Moins vulgaire aussi. La nuit possède cettevertue de faire place aux imperfections et défauts alors que le soleil n'a qu'une seule obsession, celle de faire briller le beau, tant pis pour les autres. La nuit atténue les différences, elle me met sur un pied d’égalité avec un chacal ou un champ de ronce.



Je m'égarais et c'était marrant. Mes yeux étaient pourtant grands ouverts mais ils se refusaient à regarder droit devant. En fait ils me dévisageaient de l'intérieur et voilà ce qui occupait mon esprit tandis que je progressais sur un chemin mystérieux. J’en voulais à mes adoptifs de se jouer de moi. Certes je n’étais peut-être pas une fillette facile à vivre mais je ne demandais qu’à le devenir. Aller à l’école, avoir des copines, rentrer en bus le soir, mince alors ce n’était pourtant pas si difficile. Je souhaitais tant avoir des devoirs à rendre plutôt que de m’inventer des exercices que je corrigeais moi-même. Je ne voulais plus être différente. Je voulais être celle que l’on ne remarque pas. Banale, anodine, commune. Oui, telles étaient mes pensées lorsque retentit un hurlement de mort. Mes égarements s’interrompirent aussi sec, mes globesoculaires opérèrent un 180°, et je recouvrai une vision extérieure. J'ignorais tout de l'endroit où mes pas avaient mené mon corps mais cela ne me souciait guère. Après tout ils s'étaient laissés bercer et guider par l'orientation du vent et l'inclinaison du sol et cela ne pouvait pas être un mal. Mais il y avait ce cri, et je ne le pouvais ignorer. Puissant et guttural, comme si un tortionnaire pervers découpait en fines tranches et à la machette un animal pleinement conscient du merdier. C’était crasse de terreur et cela retentissait dans mon crâne. J’hésitais à poursuivre. De quelle aidepouvais-je bien être? Et alors que j'allais faire demi-tour pour partir chercher secours un détail me frappa. Derrière les broussailles il y avait un chemin et sans savoir me l'expliquer, ce chemin, je le connaissais. Je n'étais jamais venue ici et pourtant j'en étais persuadée cet étroit chemin m'était familier. Je m'y engageai. Le cri qui s’élevait était maintenant plus insistant et je compris que j'allais sans tarder être la témoin privilégiée d'un meurtre. J’accélérai le pas et la cadence suivie. Il y avait un champ. Et non loin de moi une masse humaine. Je m'approchai, le hurlement stoppa. L'être qui se cachait sous la masse devait être sacrément amoché. Il bougea. Brusquement il se souleva et revint avec force frapper le sol. Je ne savais quel mal le démangeait mais avec la même certitude que je connaissais ces lieux je savais que c’était mon destin de le sortir de ce pétrin. Sa force le quittait alors il fallait faire vite. Si je n'agissais pas immédiatement ses soubresauts seraient ses derniers. J’accourrai vers lui en criant quelques phrases dénuées de sens. Ce n’était pas un homme, juste un enfant. Il était enfoncé dans la terre comme si le sol cherchait à le dévorer. Il paraissait fragile et pourtant je tentai brutalement de l’extraire. Je saisis ses mains et tirai de toutes mes forces. Rien ne se passa, je le vis perdre ses esprits. Il n’était pas encore perdu et je devais le sauver. Je m’agenouillai et commençai à gratter cette terre. La tâche semblait insensée tant il était en mauvaise posture. Il me fallait dégager ses jambes. J’étais coutumière des travaux pénibles mais là c’était autrement plus ardu. Je devais creuser à mains nues. J’arrachai cette terre, motte après motte avec l’énergie du désespoir. Et comme je devinai une racine je tentai à nouveau de l’extraire. Courage ! accroche toi je vais te ramener à la vie. Calant mes pieds dans le trou, je soulevai ses bras les serrais fermement et y allai d’un Ho Hisse. Miracle je sentis le corps de l’enfant m’accompagner dans mon mouvement. Il commençait à se dégager. Ho hisse. Viens et ne laisse pas tes racines. Ça y était presque. Je jetai mes dernières forces et partis à la renverse. Et comme je ne lâchai pas prise je ne fus pas seule à partir. L’enfant arraché du sol vint à mes côtés s’écraser. Je repris l’espace d’un court moment ma respiration. Dans quel état l’avais-je ramené ? Je me tournai dans sa direction pour le contempler. C’était un jeune garçon qui portait sur son visage tuméfié les souffrances de toute une vie. En de multiples endroits son visage était entaillé et de longues et épaisses traînées de sang coagulé dessinaient des ruisseaux sur ses joues. Il n'avait pas reprit conscience. Un léger bruit de grignotement en provenance de ses racines me fit relever. Une vulgaire taupe s’énervait sur l’enfant. Elle le dévorait avec un dynamisme stupéfiant.Beuurk ! Elle me répugnait. Je l’attrapai des deux mains et tandis que je l’examinai comme pour lire dans ses yeux dissimulés une explication à sa cruauté je crus discerner un sourire. Elle ne cherchait pas à s’échapper. Je la déposai à terre et elle ne bougea pas. Elle me fixait étrangement. Je décidai que sa partie était finie. Je levai le pied droit et l’écrasai sans faiblir. Puis je m’allongeai aux côtés de ce garçon sauvé à temps. Nous demeurâmes ainsi immobiles et muets. Je me laissai aller et le sommeil m’assaillit. Je dormis longtemps et puis une angoisse infiltra mes songes. Avais-je bien fait ? J’avais déjà vu faire les docteurs aussi je me risquai à prendre le pouls du garçon. Bien que faible je le sentais et cela me rassurais. Cependant avais-je bien fait d'extraire cet enfant du sol ? Oui c'est vrai il était attaqué par une taupe mais ce faisant je venais d'interrompre sa croissance. Et à bien le regarder cet enfant n’était pas terminé. N'avais-je pas fait sonner l'heure de sa mort en avance. J’entretenais toutefois le mince espoir de le voir revenir. En effet je n’avais pas détruit ses racines aussi je supposais que remit en terre il éclorait à nouveau. Un simple changement de pot en quelque sorte. Son état était assez déplorable mais je m’accrochai à cette idée de le voir revivre. Les plaies et blessures sont là pour être guéries et la fatigue pour être vaincue par un regain de forme. L’idée que ce garçon pourrait devenir mon ami à moi me rendait heureuse en plus. Mais il ne fallait pas traîner. Plus le temps défilait et plus il serait dur de le ramener. Une intervention deTistou les pouces verts eut été de bon augure... Mes mains étaient franchement pas belles à voir. Dans le feu de l’action je n’y avais pas porté attention mais la douleur se faisait maintenant sentir. Plusieurs entailles, trois ongles cassés, le bilan était moyen. Si je voulais continuer à creuser je devais m’équiper. Combien de temps peux survivre une plante arrachée du sol ? Les fleurs que l’on dit fragile mettent souvent plusieurs jours avant de se décider à faner, alors probablement que j’avais devant moi plusieurs heures avant de le perdre. Le problème était qu’il semblait déjà fané. Je n’étais pas une fortiche du jardinage mais la rapidité ça c’était mon truc. Une fois de plus il me fallait exploser un chrono. Question de vie ou de mort. Je déposai un baiser au garçon, qui à y bien regarder avait l'air plus vieux que moi. « Reste en vie, je reviens t’aider. » lui susurrais-je avant de m’éclipser.



La nuit allait bientôt céder sa place à une nouvelle journée. Comme je voulais passer à la maison, il me fallait urger si je ne voulais pas me retrouver nez à nez avec Dieu et Phame. Dans l’état que j’étais c’eut été une bien mauvaise idée que de me montrer. Cours, Carol-Anne, cours. Ma petite voix intérieure ne cessait de motiver mes muscles à produire plus d’efforts. Ils donnaient tout ce qu’ils pouvaient. Étrangement la route qui m’avait perdue tout à l’heure se montrait à présent comme solidaire de ma cause et je retrouvai immédiatement mon chemin. Une fois apprivoisé le goudron se transforme en allié. Comme il me fallait retourner près du garçon dans la foulée je tâchais de me créer certains points de repère. Un panneau, un carrefour, un talus, tout faisait l’affaire. Papa Dieu couvreur de métier possédait tout un tas d’outils, je savais donc qu’il me serait facile de me procurer des gants et une pelle. Le principal était d’agir avec grande discrétion. Derrière la maison il y avait un cabanon en bois qui servait à stocker le nécessaire de jardinage et de bricolage. Par chance il n’était jamais fermé à clé. Par non chance il donnait face à la chambre de Dieu et Phame. Et comme il n’y avait ni persiennes ni volets à la fenêtre si l’envie leur en prenait de se réveiller ils me démasqueraient sans aucun doute. Afin de reprendre mon souffle je m’adossai au pignon quelques instants. Je sentis que la peur mourrait d’envie d’envahir mon bas ventre pour y déposer sa boule mais je n’avais pas le temps à cela. Je ne serais pas prise, c’était décidé. Je me concentrai donc sur ma stratégie. Respirant à nouveau calmement je décrétai le moment venu. J’avançai sur la pointe des pieds pour contourner la maison. La lune qui tout à l’heure facilitait ma tâche me la compliquait maintenant. Je souhaitais qu’un nuage se propose de la couvrir mais attendre cela me générait du flip. Je décidai plutôt de ramper. Plus lente mais quasi invisible. Comme pour me cacher encore plus je cachai ma tête dans l’herbe. Mes inspirations et expirations étaient calculées au plus juste. Pas de fausses notes du genre éternuement s’il vous plaît. Et arriva l’instant crucial. Au pied de la porte de la cabane de jardin. Il me fallait maintenant me relever et faire face à la chambre du rez-de-chaussée sous une nuit étincelante. Comme si c’était le moment, non loin, un chat en chasse hurla et déchira la nuit. J’avais envie de le retrouver, le chopper et lui tordre le cou. Garder sa concentration. Allez, suffisamment attendu, je me lançai. Hop debout. Je restai immobile trois, peut-être quatre secondes. Aucune réaction du coté de la chambre. Ouf. J’ouvris la porte et pénétrai à l’intérieur de la cabane de bois. Il n’y avait pas d’électricité. Et puis à présent, la lune était à nouveau de mon côté. Rapidement je repérai la pelle. Elle était vraiment grande, plus que moi, ça c’est sûr. Les gants devaient être rangés dans l’un des tiroirs de l’établis paternel. En tentant d’ouvrir le premier mon coude droit heurta une boite de clou, de vis ou de quoi que ce soit qui s’en alla chuter brusquement et surtout bruyamment. C’était comme si les pointes tombaient avec fracas, chacune leur tour, en hurlant « Oh, bordel, j’suis en train de tomber là, y’a personne qui peut venir me remettre à ma place. Oh Oh est-ce que quelqu’un m’entend ? Je vais brailler…». Cling. Je tendis l’oreille pour déceler le moindre mouvement de l’autre côté de la fenêtre. Tout semblait calme pourtant je stoppai là mes recherches. Je me passerai de gants après tout c’est pas la mer à boire. Je ressortis armée de ma pelle et ravie de quitter cet endroit. L’opération était presque réussie. Il ne restait plus qu’à rejoindre mon jeune ami en espérant qu’il soit toujours de ce monde. Je savais que je ne devais même pas songer à cela pourtant l’idée traversa mon esprit. Déjà hors de question de creuser dans le même champ. Il ne m’inspirait que la terreur. Ensuite, je n’étais qu’une enfant pas bien costaude. Bien entraînée c’est vrai mais de là à pouvoir porter le jeune garçon tout en traînant ma pelle…Pour finir Dieu est pardon. Il m’excuserait donc de le lui emprunter. Car c’était là la seule solution: il me fallait son fauteuil roulant. Ainsi je pourrais aisément et rapidement éloigner l’enfant pousse de son champ natal pour le mener sous de meilleures auspices. Retour dans la maison hantée. D’ordinaire, Phame portait Dieu dans le lit et laissait le fauteuil roulant à l’extérieur de la chambre. Avec calme je devais réussir. La porte d’entrée étant certainement fermée à double tour il me fallut passer par ma chambre. Après avoir déposé la pelle au pied de mon arbre je le grimpai et retrouvai mon intérieur. Au passage je glissai dans la poche de mon short mon jeu de cartes alphabétique, unique souvenir rapporté de mon orphelinat. L’escalier qui m’attendait ne me faisait pas peur. Non ce que je redoutais c’était de pousser ou p’têt bien de soulever le fauteuil pour le sortir sans bruit faire. Il me suffisait d’éviter les marches 2,4,7 et 11 et j’étais en bas. À tâtons je me dirigeai vers la porte d’entrée. Là je maîtrisais moins les grincements du plancher mais après tout puisque l’on m’avait ce soir même conté l’histoire des rats, chacun de mes faux pas se pouvait être assimilé à celui d’un rongeur. Ma liberté était proche, je n’avais plus qu’à m’emparer du fauteuil et à fuir cette maison. Par bonheur il était à sa place. Je le poussai vers la sortie. J’y étais presque quand « Carol-Anne c’est toi ? ». Immédiatement la peur me fit des nœuds. Je restai là incapable de réagir. « Carol Anne je t’ai entendue, c’est bien toi ? » C’était la voix de Papa. Il parlait tout bas probablement pour ne pas réveiller Phame. « euh… oui c’est moi papa, je suis descendue faire pipi. » J’étais toute tremblotante même si je savais qu’il ne pouvait sortir de son lit. « bien alors remonte te coucher maintenant ». Son ton était agréable, peut-être ne soupçonnait-il rien. « Pardonne-moi » J’étais prête à réciter tous les « je vous salue Marie » que Dieu exigerait. « Ne t’inquiètes pas ma chérie, j’étais déjà réveillée. Un chat n’a cessé de hurler de la nuit. Probablement pourchassé par nos rats » Le laissant à ses racontars, moi, je m’éclipsai de cette maison. Voilà au revoir à vous. Il était temps pour moi de fuir. Je récupérai ma pelle, la chargeai sur le fauteuil et en route, la nuit n’était pas finie. Il me restait en effet beaucoup à accomplir. Je fuguai sans me retourner. C’était comme si j’avais attendue ce jour depuis mon adoption. Et là, étonnamment fraîche, mes efforts physiques ne se faisaient plus sentir. Le chemin m’était dorénavant presque familier et mes points de repères s’avéraient une aide précieuse en cas de doute. Il me fallait trouver un terrain sur lequel nous serions à l’abri. Lui des attaques animales, moi de la foudre divine. « aide ton prochain ». Crois moi papa c’est là mon intention. Je la cache bien ? Mais si je vous avais révélé que je venais de sortir un enfant pas terminé vous m’auriez grondé et ne lui auriez par porté secours. Je devais donc agir seule. Je n’avais pas regardé l’horloge dans la maison mais à contempler le ciel j’avançais un 5h00. La route était déserte et tant mieux. Si une voiture passait, à coup sûr son chauffeur se rappellerait avoir croisé avant l’aube une petite fille poussant un fauteuil roulant. Alors il valait mieux pas que cela arrive. Mais déjà, je distinguais le chemin qui conduisait au champ. L’apercevoir fit monter en moi un horrible frisson. Je n’avais pas confiance en ce champ il était source de mort. Comme si sa terre était un poison ravageur. Ma progression ou plutôt celle du fauteuil y était difficile puisque sans enrobé sur le chemin, les roues s’en allaient buter sans arrêt sur les pierres qu’un peut-être Petit Poucet avait laissé traîner derrière lui. L’enfant n'avait pas bougé. À mesure que je m’approchais de lui je distinguais ses yeux. Ils étaient ouverts. Formidable il était revenu du voyage vers le pays des morts. Mais tandis que ma bouche formait un sourire je le vis, lui, gagné par la terreur. Normal il n’avait connu que la haine et s’imaginait probablement que je venais le combattre. Je voulais prendre le temps de l’apprivoiser mais je ne l’avais pas. Il me fallait agir avec célérité quitte à le brusquer. Pour qu’il ne cède pas totalement à la panique j’essayai de lui parler calmement. Je ne savais pas s’il me comprenais mais je me lançai tout de même.


  • Salut…je m’appelle Carol-Anne. Tu as un nom toi….non. Ben c’est pas grave on t’en choisiras un plus tard. Tu sais t’as pas à avoir peur de moi….au contraire je suis venue pour t’aider…car je sais pas si tu t’es vu…mais t’as pas bonne mine….j’dirais même que t’es sacrément amoché….tu vois ce terrain sur lequel tu à commencé à pousser il est pas terrible…j’sais pas pourquoi tu l’as choisi mais ça c’était une belle erreur…alors moi tu vois je vais t’emmener ailleurs, j’sais pas exactement où….mais ce sera un endroit calme où tu ne seras attaqué par personne….tu pourra grandir à ton rythme….j’vais maintenant te porter sur le fauteuil que j’ai amené ici….d’accord…soit détendu et tout va bien se passer.


Il s’apaisa au son de ma voix. Et tandis que je me penchai pour le saisir je continuai de lui parler de choses et d’autres. Mais ses craintes étaient loin d’être entièrement dissipées. Comme tétanisés ses muscles se raidirent lorsque je le touchai. Il faisait le mort en quelque sorte. Moi je préférai cela à d’intempestives gesticulations. Stoïque et immobile l’on aurait dit une vieille branche. Son corps était lourd et j’avais vraiment bien fait de venir avec le fauteuil. Sans cela, ma tâche aurait été trop compliquée.


  • On va maintenant y aller mollo car tu vois ya pas de ceinture de sécurité sur ce truc et j’ai pas envie que tu te casses la figure. Elle est déjà bien assez inquiétante comme cela…pas le moment d’en rajouter. Alors soit relax c’est moi qui dirige les opérations. Si tu veux saluer ceux qui t’ont fait souffrir, c’est le moment, car après je te le promets on ne reviendra plus par ici….allez hop en route…


Au lieu de revenir par le chemin de pierres encombré je décidai de partir dans la direction opposée. Au fond du champ il y avait des arbres. Je voulais savoir ce qu’il y avait derrière et encore derrière et encore plus loin. Je voulais me perdre tout au moins m’éloigner du monde des grands. Alors je poussai mon fauteuil et mon patient.


  • Tu sais faut pas qu’on abîme ce fauteuil 4x4 car il est pas à moi. Il est à quelqu’un de vachement connu par ici….et si je le casse il m’en voudra oh la la comme il m’en voudra. Moi j’vais rester avec toi une fois que tu seras en terre. Tu n’auras qu’a me demander ce que tu veux et je ferai mon possible pour l’exaucer. Allez continuons d’avancer.


Nous nous enfoncions ainsi dans l’obscurité par la lune éclairée. Imperceptiblement notre environnement se modifia. Je veillai à la bonne poussée du fauteuil de façon à éviter les imperfections du sol et ne portai pas attention aux changements qui se produisaient. J’étais à peine plus haute que le fauteuil, aussi, balader un handicapé n’était pas simple pour la fillette que j’étais. L’air s’épaissit et devint de plus en plus lourd à supporter. L’azote et l’oxygène se faisaient pesants et cherchaient à me faire suffoquer. C’était comme s’ils s’étaient unis pour nuire à notre progression. Et si moi je me sentais étouffée, mon ami du fauteuil ne laissait rien transparaître de son ressenti. Je crus que la bruine qui commençait à flotter dans le ciel allait nous porter secours mais c’était une erreur. Les gouttes étaient si fines qu’elles restaient comme suspendues dans l’air. Et elles étaient chaudes. Elles n’apportaient aucune sensation de fraîcheur. Bien au contraire ces gouttelettes accentuaient l’impression d’asphyxie qui régnait autour de nos corps. Il était hors de question que je m’arrête ou que je fasse demi-tour aussi je m’accrochai et continuai à aligner un pied devant l’autre. Cette traversée à la transition d’un jour était vraiment interminable. Je voulais protéger le petit garçon de cet environnement hostile mais je ne savais y faire. Plus tard la bruine se dissipa pour céder sa place à un épais brouillard. Toute l’humidité du monde avait dû se donner rendez-vous pour nous ralentir. Et il ne s’agissait pas d’un brouillard léger laissant entrevoir le futur à quelques centaines de mètre, non celui là était si opaque que lorsque l’envie me prenais de regarder vers le bas je ne trouvais pas mes pieds. Étions nous monter dans les nuages ou était-ce eux qui étaient descendus sur terre ? La frontière était diablement ténue. J’avais hâte d’arriver mais je ne savais pas où. Deux papillons passèrent sous mes yeux. Par chance nous allions dans la même direction. J’entrepris de les suivre. Ainsi guidée, ma concentration s’envola et je tendis une oreille vers leur conversation. Ils parlaient poésie et se chamaillaient à propos de l’interprétation des textes d’un illustre papillon écrivain. L’un jugeait l’œuvre dudit auteur ailé comme exceptionnelle dans son apport pour les jeunes générations de poètes tandis que l’autre l’estimait intéressante mais faite à base de copié collé des textes des classiques de la poésie des papillons. En retrait j’étais admirative de leur engouement pour ces poèmes. Chacune des phrases prononcées était de richesse vocabularistique composée. La plupart des mots employée par les deux merveilleux papillons m’étaient inconnus et pourtant leurs sens m’étaient limpides. C’était comme entendre parler pour la première fois lituanien et en comprendre chaque finesse. J’aurais voulu interrompre la conversation pour demander aux papillons où me conduisaient-ils mais les mots qui peuplaient mon esprit m’apparaissaient comme pauvre de sens. Aussi je me tus appréciant le spectacle coloré qu’offraient les huit ailes dorées en mouvement. Battements fragiles. Ce ballet était d’ailleurs la seule chose que je pouvais distinguer avec clarté tant le brouillard semblait s’épaissir à mesure que nous cheminions. Il formait un véritable bloc que l’on aurait juré solide si l’on n’était pas passé au travers. Continuant ma route je m’hasardai à me retourner. Du champ duquel j’avais enlevé le petit garçon je ne distinguais plus rien. C’était le blanc le plus obscur qu’il m’eut été donné de dévisager. Et puis ça y est. J’y étais, nous y étions. Devant moi, le brouillard avait disparu. Plus rien, il s'était arrêté derrière moi. Je regardai les deux papillons qui s’éloignèrent pour finalement disparaître et puis j’ouvris grand les yeux. Relâchant l’emprise que j’exerçais sur le fauteuil je le contournai pour m’approcher de mon protégé. Bien que mourant je crois qu’il fut touché par la grâce des lieux.




... to be continued

la suite sera en ligne mercredi 1er août

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