lundi 26 février 2007

Chapitre 3 - Le temps d'une pause

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Quelque chose se brisa. Il y eu un son. Il fut suivi d'un éclat. Ouais c'est en refermant le cahier de Carol que j'envoyai valdinguer ma tasse de café. Mais un ustensile de vaiselle ne doit pas être utilisé comme un projectile. J'aurais dû le savoir. Cette conne de tasse, pas acrobate pour un sou, alla s'exploser contre le sol en prenant bien soin de souiller la banquette sur laquelle je m'étais assis. Son épais jus noir se déversa sur le cuir usé d'une autre époque. Par miracle il évita mon pantalon. Puis chaque goutte, à la manière de ces moutons qui les uns après les autres se jettent d'une falaise, se laissa glisser avec délicatesse le long des minuscules sillons creusés dans la banquette pour venir achever son existence commencée dans une verte vallée Brésilienne, sur le carrelage tout juste javellisé d'un resto autoroutier. Tu parles d'un voyage... Une marée noire du genre artisanale et facile à réaliser même pour un enfant. Ma pierre à l'édifice des recettes de l'Anarchist Cookbook de William Powell. La petite boule planquée derrière sa caisse enregistreuse me jeta un regard plein de désepoir. Ses yeux semblaient me dire: pfff tu crois pas que j'en ai déjà plein le dos... Tu crois que ça m'amuse d'encaisser des pleins de sans-plomb toute la journée, tu crois que ça m'fait marrer de devoir sourire à tous ces gens qui ne me voient même pas. Et ben non tu vois... Rien de cela ne me fait marrer... Alors gars j'te l'dis tout de suite compte pas sur moi pour venir éponger tes saletés... Devant sa caisse s'agglutinaient plusieurs types. De bonne éducation ils respectaient scrupuleusement la file indienne. Et pas un coude n'osait sortir du rang. Mais la rigueur s'acoquine rarement avec la gaieté. Et c'est vrai que les gars n'avaient pas l'air d'être des drôles. L'heure encore matinale était l'occasion pour cette faune humaine de se retrouver au restoroute. Cela allait du P.D.G. au costume tiré à quatre épingles et à l'angoisse communicative au vacancier exténué d'une longue nuit de route et qui profitait de l'arrêt pour faire un brin de toilette. Il y avait aussi l'ex - ou post - hippie mais en tout cas vrai badaud qui après une nuit frileuse dans le cul de son vaillant van volkswagen venait chercher ici un peu de chaleur. Et il la trouvait au distributeur de boissons chaudes. Du genre distributeur nouvelle génération. Qui accepte toutes les pièces au dessus de 10 centimes. Mieux qui rend la monnaie. Et il y avait moi et ma fille. Deux être paumés après la découverte d'un corps mutilé. Oui dans un restoroute on croise de tout, du bon et du moins bon. Mais on remarque surtout les seconds.



Abandonnant ma petite pour un court instant je m'approchai du comptoir. Je passai devant tout le monde. Mon urgence justifiait bien ce passage en force. L'homme à la caisse tendit sa carte Total à la caissière boulotte. Elle lui annonça qu'il venait d'atteindre le seuil de point nécessaire à l'obtention d'un mug au logo de Total. L'homme fut ravi. Je crois même qu'il prononca un petit Chouette. Cela ne lui coûta qu'un euro supplémentaire. Il paya avec la carte bancaire de sa boîte, referma son portefeuille puis s'en alla. Un mug pour rien se disait-il. A compter de demain les petits dèj' seront originaux.



C'était à moi. Comme bien souvent dès qu'il me faut prendre la parole je m'emmêlai 'sévère' les pinceaux. Les mots étaient bien là mais ils s'accrochaient à mes cordes vocales. Face à la peur le comportement des mots est l'exact inverse de celui des acariens de moquette. Là où ces derniers sont apeurés à l'idée d'être aspirés par un Rowenta 1200W, les premiers sont effrayés à l'idée d'être expirés de mon corps. J'ai des mots intérieurs. Mais ça c'est pas une nouvelle. Les mots, l'émo, les maux... La gamine derrière son comptoir me regardait d'un air interrogatif. Je la dévisageai d'une façon que j'espèrai non vulgaire mais je ne me faisais pas d'illusion. Elle portait un haut unisexe dont la couleur se confondait avec celle de son visage. Quoique... Ses joues gonflées étaient tout de même moins vermeilles que le rouge de son polo. Le badge épinglé au dessus de son sein gauche m'indiqua son prénom – Lauren – et son grade – en formation. ...En joue feu! non ça ce sera pour un autre jour plaisantais-je... en moi bien entendu. Sa visière avait beau glisser sur son front elle ne lui voilait pas le regard qui se faisait de plus en plus insistant. Monsieur? ...Ouh ouh... Monsieur? C'est à vous... Le son de sa voix m'aida à sortir de mes pensées. Euh... oui excusez moi mademoiselle... Lauren c'est bien ça? Euh.. alors voilà pouvez vous me... pfff... enfin voyez j'étais assis là-bas juste eeeuuh... derrière et.... enfin d'un mouvement de coude maladroit et j'ai fait tomber.... Elle m'interrompit. Vous voulez la serpillère c'est bien ça? Je repris. Oui voilà c'est tout à fait ça. Avec un café s'il vous plaît. Son visage s'était détendu et maintenant elle me regardait en souriant. J'cois que vous êtes assez nerveux comme ça Monsieur. Elle accompagna son refus d'un léger mouvement de tête allant de la droite vers la gauche puis me tendit le seau et le balai.



Carol-Anne finis tes viennoiseries on va y aller. Elle se redressa sur la banquette. Dis papa... j'aime pas quand Onc'arol il est mort. Je la regardai en essayant d'être à la hauteur de mon rôle de père. Moi non plus ma chérie j'aime pas ça. Allez dépêche toi on y va. Je lavai ma marée noire, essorai mon balai et enfin restituai le parfait kit de la fée du logis à Lauren. Passez une bonne journée nous lança-t-elle alors que nous quittions son établissement. J'avais envie de lui répondre. Oh oui sois en certaine gamine elle va être bonne cette journée. Putain elle pouvait pas mieux commencer d'ailleurs. Et là j'te parle pas du caoua qui s'est ramassé à même ton sol. Non non non j'te parle d'un début de journée qui va laisser des traces dans mon futur autrement plus indélébiles que les traces de café sur tes banquettes pourries... Je refermai la portière arrière de mon véhicule après y avoir installé Carol-Anne dans son fauteuil pour enfant. Je m'attachai à mon tour, démarrai et quittai l'aire de repos. Direction la maison. Il était temps pour moi d'affronter mes responsabilités d'époux. Faire face à Michèle et lui annoncer la mort de son frère.



Sur la voie bitumée du retour, s’entrechoquaient pêle-mêle en moi hésitations et angoisses. Du rétroviseur je contemplais Carol-Anne. La tête appuyée sur la vitre de la portière elle regardait défiler le paysage. Absente comme absorbée par ses pensées. Moi même j’avais l’esprit ailleurs. Embrouillé par un doute palpable. C’était en mode automatique que mon véhicule nous ramenait à la maison du bonheur. Un nœud se nouait dans mon estomac et je ne savais le défaire. J'examinais les différents scénarios possibles mais aucun ne me satisfaisait. Cette drôle d'annonce à faire me posait un sacré problème. Mon incapacité récente à aligner trois mots cohérents pour demander un semblant d'éponge dans une station miteuse n'était pas pour me mettre en confiance. Je devinais déjà que mon élocution allait s'embrouiller et mon discours s'embourber. Et à la place d'un monologue solennel et empli de maîtrise de soi la belle Michèle aurait droit à Bafouillage et confusion. Bafouillage et confusion ce pourrait être le nom de scène de deux comiques bègues. J’imaginais déjà ce à quoi cela allait ressembler. « Ah salut chérie…euh Michèle euh.. tiens attends un instant…. J’ai quelque chose… enfin…il s’est passé quelque chose…non non ne t’inquiète pas Carol-Anne va bien… Euh comment te dire ? ….ben en fait tu vois je ne suis pas allé au boulot ce matin. Euh…Enfin… Pour reprendre l’histoire au début. C’est en conduisant Carol-Anne à l’école qu’elle a remarqué une voiture sur le bas-côté. Et bien euh… figure toi qu’il s’agissait de la voiture de ton frère. Non... euh... je sais pas... enfin oui... ça c'est sûr.... il n’était pas dans sa caisse. Mais…mais laisse moi finir s'il te plaît. Tu m'coupes sans arrêt.... comment veux tu que j'y arrive... Tu crois que c'est facile pour moi... Et pis merde! V'là que j'sais plus où j'en suis.... En fait pour faire simple, lui on l’a trouvé un peu plus loin dans un champ. Il avait…euh… comment te dire ça ? les pieds euh... déchiquetés et puis une balle dans la tête. Enfin il était mort. Enfin…c’est ça que j’essaye de te dire. Qu’il est mort. Enfin suicidé. Quelque chose comme ça. » J’avais tout intérêt à conserver ces propos pour la soirée. Après une journée de travail, ma femme était déjà pré-assommée, il ne me resterait plus qu’à lui porter le coup final. Celui de grâce, celui du perfect. La mortal kombat touch'.



Alors, à un grand coup de frein bourrin succédèrent un crissement de pneu et un brusque demi-tour. Je décidai de me rendre là où avait vécu Carol. Après avoir empoché le pactole d'alloc' il avait prit une location. Un modeste appartement en plein centre ville. Du genre studio. Studio pour étudiant. Limite chambre de bonne en fait. 12m² sous les toits ça impressionne. Le quartier ne traînait pas derrière lui une grande réputation. La petite délinquance qui y régnait le week-end alimentaient régulièrement la une des journaux locaux. Il fallait bien que ces derniers remplissent leurs pages. Une fois Carol m’avait dit avec un sérieux que n’exigeait pourtant pas notre conversation : Ouvre les yeux mec... Tu sais il est finit le temps où avoir un maître d’école et un médecin dans son voisinage est signe d’en avoir un bon. De voisinage... Aujourd’hui la meilleure chose que l’on peut espérer pour un enfant qui vient sur Terre c’est de les avoir remplacés par un dealer et un proxénète. Moi je n'avais jamais rien vu de suspect se passer dans ce quartier. Pourtant je ne m'y sentais pas en sécurité car les journaux m'avaient dit d'avoir peur. Mais aujourd’hui s’il avait pu être exceptionnellement classé zone de non droit cela m’aurait facilité la tâche. Je ne doutais pas que les flics allaient sans tarder retrouver le corps de Carol et, remontant la piste, ramèneraient leurs gueules de fouineurs ici.



L’immeuble sans grande originalité se fondait dans le paysage urbain. De l’ancien récemment rénové. Pas moche mais loin d’être beau. Je ne m’étais pas assez attardé sur le mort – devrais-je dorénavant appeler mon beau-frère mon beau-mort? - au point de le fouiller pour lui dérober ses clés. Mais je savais qu’en son absence Carol ne verrouillait pas sa porte d’entrée. A cause de la petite dame de la boîte aux lettres. Encore un de ses délires... Il ne m’en avait jamais parlé. Il conservait ses amis imaginaires pour ses liens de sang, en l’occurrence mon épouse. Un soir Michèle m’avait raconté. Carol était persuadé qu’une petite dame habitant dans sa boîte aux lettres au rez-de-chaussée lui portait le courrier déposé par le facteur. Sa taille d’environ dix centimètres ne lui permettait pas de porter plus d'une lettre à la fois. Ce qui était un fardeau pour le transport d’une simple carte postale revêtait des allures de cauchemar pour le port d’un colis. De plus, et bien quelle soit selon les dires de Carol, devenue une athlète par la force des choses, le délai de livraison des courriers était très long puisque la petite dame devait escalader les marches l'une après l'autre. Un escalier comme une chaîne montagneuse. Pour atteindre le cinquième étage où logeait Carol, elle mettait parfois plus d’un mois. Les courriers qui ne rigolent pas, tels que les factures, arrivaient toujours après la date limite de paiement. Carol était, par conséquent, devenu un coutumier des services de contentieux et un habitué des coupures en tout genre : eau, électricité, téléphone. Mais jamais Carol n’en voulait pas à sa petite dame de la boîte aux lettres. Elle vivait avec les attributs dont la nature l’avait pourvue sans gaver son monde d’interminables plaintes.



Pour imposer un filtrage des lettres, Carol plein de bonne volonté installa sur sa boîte un écriteau comme l’on trouve chez les grincheux par essence : « pas de publicité s.v.p. ». Ces mêmes grincheux qui sur leur entrée de garage inscrivent « interdit de stationner ». Toujours est-il que Carol améliora ainsi sa réception de courrier et pour remercier la petite dame, il décréta que sa porte d’entrée ne serait plus jamais fermée à clé. La petite dame pouvait ainsi entrer déposer les lettres et se reposer quelques temps sur les coussins disposés à même le sol à son intention. Carol était comme cela. Il lui était inconcevable qu’au terme d’un périple long de plusieurs semaines elle dut se contenter d’un paillasson de qualité médiocre. D’autant plus qu’elle était sa seule et unique amie. Tandis que je me remémorais cette histoire je m’aperçus par un nouveau coup d’œil au rétro, que Carol-Anne s’était maintenant endormie.



Ne pas être vu. J’aurai pu me stationner à la place de parking laissée vacante par Carol mais, était-ce de la paranoïa, je préférai m’éloigner de quelques dizaines de mètres. Les rombières menaçantes bloquaient le hall d’entrée de l’immeuble. Elles bavassaient tantôt sur la couleur du ciel tantôt sur une crotte de chien qu’elles venaient de découvrir devant la résidence. Bonheur pour elles, demain, un nouveau sujet de conversation leur tomberait dans la blouse. Un voisin meurt dans un accident tragique. A elles les anecdotes, à elles les témoignages. Réels ou inventés peu importe l'important serait de profiter du mort pour donner un peu de vie au quartier. Et si par bohneur les képis les interrogeaient, sur les rapports qu’elles entretenaient avec la victime, alors c’est sûr ce serait le sujet le plus brûlant de l'année. Facile! Un mort... Quelle aubaine. Comme je souhaitais demeurer inaperçu il ne me restait plus qu’à patienter jusqu’à ce que les vieilles femmes se dissipent et regagnent leurs appartements respectifs. J’inclinai légèrement mon fauteuil et repris la lecture du journal de l’Onc’arol.




... to be continued

La suite sera en ligne mercredi 7 mars

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